• Alexis BEN FREDJ

Abordons méthodiquement la « culture de sécurité » envers la sûreté

Cet article est lié à une étude en cours dont les premiers résultats quantitatifs seront communiqués lors d’une présentation en visioconférence le 16 décembre 2020 (détails-ici).


La « culture de sécurité », un terme bien connu des préventeurs, responsables QHSE, managers de la santé et de la sécurité au travail, ingénieurs et gestionnaires des risques est pour certains bien maitrisée et intégrée dans un processus avec méthodes, applications et outils de mesure. En revanche, pour les acteurs qui agissent envers la sûreté des organisations, il s’agit d’une conception encore émergente, peu ou pas utilisée, peu ou pas définit et surtout peu applicable dans la vie quotidienne car difficilement traduisible sur le terrain de l’entreprise ou de l’administration.

Il est vrai que la « culture de sécurité » s’est répandue largement dans la sphère politique et institutionnelle depuis que le gouvernement souhaite « développer une culture de la vigilance et de la sécurité dans l’ensemble de la société, afin de prévenir ou déceler, le plus en amont possible, toute menace d’action terroriste » à la suite des attentats de 2015. En revanche, derrière une expression, il y a un contenu et vice versa. On ne peut donc pas concevoir l’application d’une « culture de sécurité » dans son organisation sans définir au préalable le système fonctionnel qui va supporter et organiser le contenu de cette dernière. C’est justement ce point précis qui nous interpelle car dans sa visée de sûreté des personnes et des biens, la « culture de sécurité » repose encore sur des fondements fragiles et non éprouvés à la différence de la culture de sécurité industrielle par exemple qui a su se constituer et se déployer méthodiquement dans le secteur industriel après des accidents majeurs (Tchernobyl, la navette Challenger, Seveso, Bhopal, AZF…) et qui ne cesse de se perfectionner avec l’appui d’acteurs industriels, universitaires et de chercheurs qui œuvrent à son succès comme l’Institut pour une Culture de Sécurité Industrielle notamment.


Dans la famille « culture de sécurité » il faut également distinguer la culture de sécurité nucléaire qui elle-même se divise en deux pans, la culture de sécurité informatique face aux cybermenaces, la culture de sécurité des soins qui contribue à réduire les dommages aux patients et prévenir les risques sanitaires, la culture de sécurité civile qui favorise l’engagement des citoyens mais aussi la culture de sécurité psychologique qui traite des risques psychosociaux.


Ainsi, la « culture de sécurité » rattachée au principe sécuritaire, relative à la sécurité publique de la population, qui se positionne face aux menaces est à la frontière de plusieurs définitions technico-linguistiques et par extension entre deux principaux systèmes de pensées organisationnelles qui sont d’une part la culture de sécurité industrielle et d’autre part la culture de sûreté et de sécurité nucléaire. De ce fait, la culture qui se focalise sur les menaces intentionnelles peine à trouver sa place dans les organisations puisque la première culture de sécurité industrielle mise en lumière en 1986 après l'explosion au décollage de la navette Challenger et l'accident nucléaire de Tchernobyl s’intéresse aux risques industriels pouvant conduire à un accident grave susceptible d’entrainer des victimes et détruire des installations et l’environnement tandis que la seconde culture de sûreté et de sécurité nucléaire se divise en deux cultures distinctes avec des objectifs différents mais qui se recoupent bien entendu.

Par ce constat, il est désormais nécessaire de questionner davantage la place d’une « culture de sécurité » au prisme des menaces terroristes, des actes de malveillance et plus largement des violences afin de pouvoir intégrer pleinement celle-ci dans les politiques de sûreté des organisations privées et publiques. En ce sens, nous pouvons interroger la place de la valeur.

Qu’est-ce qui a de la valeur pour justifier une mesure/action de sûreté ?


« La liberté politique, dans un citoyen, est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté : et, pour qu’on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel, qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen. » Montesquieu


Quel est le point de basculement (transmission) pour institutionnaliser une mesure/action de sûreté ? Quelle transversalité entre les mesures de sûreté publiques et privées (règles et plans de protection et surveillance privée, instructions ministérielles, lois et conventions) ? Par quel processus justifie-t-on une nouvelle mesure/action de sûreté (plan de sécurisation, plan Vigipirate…) ? A contrario, qu’est-ce qui justifie les discours de résistance à certaines mesures (fondements de la liberté, propriété privée…) ? Et comment cela s’intègre dans les pratiques sociales et professionnelles ?


Face aux menaces sécuritaires auxquelles les administrations et les organisations publiques et privées doivent préparer une réponse cohérente, préventive et pérenne, plusieurs hypothèses et politiques de sûreté sont réalisables. Cependant, dans une perspective de la sûreté d’un espace social en tant qu’univers signifiant, c’est-à-dire en tant qu’espace régi par des interactions, des expressions et des passions, l’expérience citoyenne perçue dans sa dimension sensible et intelligible dépendra de la capacité d’une organisation à évaluer les menaces, prévenir correctement les vulnérabilités et mesurer l’appropriation de nouvelles mesures de sûreté.


Le discours qui encourage le développement et l’appropriation par les citoyens d’une « culture de sécurité » à la suite des récents attentats qui ont visé la France à plusieurs reprises se confronte à des systèmes de valeurs qui divergent selon les acteurs et les modes de vies. En effet, selon la perception du risque par les émetteurs et récepteurs d’une « culture de sécurité », la transmission de cette dernière va connaitre différents obstacles plus ou moins durs à surmonter et qui vont ainsi freiner son développement général.


Ainsi, la vision d’une sûreté d’une organisation pensée par systèmes de signes a l’intérêt d’identifier et d’analyser sur le plan du contenu (plan des signifiés) et le plan de l’expression (plan des signifiants), tous les éléments relatifs à la conception puis la perception de la sécurité par les citoyens. Pour y parvenir, notre recherche prend appui sur la sémiotique qui s’est particulièrement intéressée à la notion de culture à travers ses pères fondateurs, dont Umberto Eco qui considérait cette discipline « comme la science qui travaille tous les phénomènes culturels comme s’ils étaient des systèmes de signes. » La sémiotique et ses modèles applicatifs sur le principe de la construction du sens permet donc de produire une recherche opérationnelle à propos de la « culture de sécurité » dans des espaces définis.

Nous pensons sérieusement que la « culture de sécurité » envers la sûreté ne peut faire abstraction d’une conception systémique si celle-ci vise à se développer comme sa grande sœur, la culture de sécurité industrielle.

Malgré les enjeux sociaux, sécuritaires et économiques, il n’y a pas d’études exhaustives en France sur cette thématique précise de l’expérience d’une « culture de sécurité » envers la sûreté dans des espaces sociaux. Nous avons donc pris part à un projet de recherche-action (universitaire & professionnel) avec une enquête quantitative (achevée) et qualitative (à venir). Dans cette optique, nous vous convions à la présentation des résultats de l’enquête « Culture de Sécurité » qui aura lieu en visioconférence le mercredi 16 décembre à 11H00. L’événement est organisé par le Cercle de Recherche Culture & Sécurité (CRCS) en partenariat avec le laboratoire de recherche PHILéPOL de l’Université de Paris et CARINEL. L’inscription est obligatoire, pour participer cliquez-ici.


Les premiers résultats de l’enquête quantitative nous donnent les éléments suivants :

(Ces données sont un aperçu et ne pourraient être considérées comme un ensemble)


Pour la question : quelle est la signification qui vous vient à l'esprit quand on évoque la « culture de sécurité » ?


Parmi les différentes réponses à cette question ouverte, nous avons sélectionné les unités linguistiques avec pour seul critère, celui de la récurrence supérieure à 2 dans notre corpus afin d’obtenir les occurrences les plus évoquées qui se comptent au nombre de 25 pour 143 apparitions au total. Les occurrences les plus récurrentes sont dans l’ordre, « risque » pour 14 %, « sécurité » pour 12 %, « prévention » pour 10 %, « protection » ou « protéger » pour 9 %, « ensemble » pour 6 %, « sûreté » pour 5 % et « culture » pour 3 % des 143 apparitions lexicales. Nous relevons sans surprise que les occurrences au-dessus de 10 % sont relatives au champ lexical de la sécurité et notamment des noms qui appellent à l’action hormis pour « risque » qui va qualifier un événement indésirable.


Ensuite, il est intéressant de noter que c’est le nom ou l’adverbe « ensemble » qui apparait à 6 % auquel on peut lui associer le nom « partage » à 3 % et l’adjectif « global » à 2 % ce qui additionnés relève ces 3 occurrences à 11 %, soit un pourcentage qui se place entre l’occurrence « prévention » (10 %) et « sécurité » (12 %) permettant d’attribuer un rôle hypothétique de liaison à ces 3 occurrences qui placent le collectif et l’entier comme adjuvant de la « prévention » et de la « sécurité ».


Tout aussi intéressant, l’occurrence « sûreté » révèle que cette dernière permet de qualifier la « culture de sécurité » pour 5 % des répondants contre 12 % pour l’occurrence « sécurité ». Pour nuancer cette donnée, nous pouvons partager le résultat suivant :

La majorité des répondants (80 %) intègrent la sûreté dans la « culture de sécurité » mais la sûreté n’est pas la qualification la plus signifiante pour décrire la « culture de sécurité ».

De plus, on remarque une série d’occurrences qui font références aux aptitudes humaines ou généralement qualificative des humains : « analyse » (3 %), « humain » (3 %), « état d’esprit » (3 %), « conscience » (2 %), « valeurs » (2 %), « connaissances » (2 %), savoir-faire » (2 %), « règles » (1 %), « comportement » (1 %) et « vision » (1 %). Soit un total de 10 occurrences liées à l’humain qui regroupent 20 % des 143 apparitions.


Enfin d’autres occurrences mineurs en termes de récurrence comme « dispositif », « liberté » ou « gestion » seront intéressantes à étudier par leurs caractères procédurales ou juridiques.

Nous vous invitons ainsi à nous rejoindre le mercredi 16 décembre à 11H00 pour découvrir les résultats de l’enquête dans son ensemble.

Cette étude vise à mieux comprendre les aspects théoriques et techniques qui interviennent dans la phase de construction d’une « culture de sécurité » et d’analyser les interactions face à celle-ci dans plusieurs organisations. Une évaluation des interactants qui sont confrontés à des mesures de sûreté face à une menace terroriste constante et imprévisible serait intéressante pour permettre d’identifier les différentes réactions qui se produisent dans des espaces sociaux définis. Des discours passionnels en lien à notre rapport individuel avec la notion de vie, de peur et de liberté peuvent faire émerger plusieurs tendances sociétales à étudier autant en termes de résilience que de radicalisation face à ce que la société promet.


A partir de quels critères observés et sous quelles interactions et quels processus la « culture de sécurité » permet de se développer dans un espace social tel qu’une organisation ?


L’étendue des menaces et l’accroissement des incidents sécuritaires conjurés à leur imprévisibilité produisent fondamentalement des incertitudes qui perturbent continuellement la formation d’un appareil de réflexion forcé de se confronter à l’inédit. Les perceptions relatives au sentiment de sécurité d’un espace social tel un hôpital, une école, une gare, un musée, une entreprise etc. peuvent s’interférer avec des manifestations passionnelles et l’expressivité étudiée par les sciences cognitives peut nous aider à comprendre « comment les sujets ont la capacité d'inférer les sentiments d'autrui à partir de leurs expressions. »[1] Or, ce qui nous intéresse relève davantage de la production de sens d’un engagement collectif envers la sûreté qui se traduit en une culture de la sécurité globale.

[1] Jean PETITOT « Mémoires et parcours sémiotiques du côté de Greimas », ACTES SÉMIOTIQUES, n° 120, 2017.

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