• Alexis BEN FREDJ

[Partie II] Détection des signaux faibles et acceptabilité du risque

Comme le souligne Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur ouvrage Comment tout peut s’effondrer sortie en 2015, « sans prévisibilité forte, il est difficile d‘investir financièrement, humainement ou techniquement aux bons endroits et au bon moment » car en effet, « dans nos sociétés, les choix sont habituellement basés sur les capacités que nous avons à prédire les événements. »



Partie 2 – Savoir détecter, anticiper et accepter le risque


Dans le monde anglo-saxon, nous parlons de early warning signals pour travailler sur le champ de la compréhension des signes avant-coureurs, qui est particulièrement prospère dans le domaine environnemental dans le suivi de l’évolution des écosystèmes. Or, bien que les chercheurs développent des modèles sophistiqués pour suivre et rendre compte des signaux critiques pour notre planète avec des graphiques projectifs / prospectifs, les indicateurs ne permettent pas de prédire le moment précis de transition / basculement dans la phase critique. En effet, plus on approche des seuils critiques, plus les systèmes deviennent complexes et moins l’interprétation devient limpide. Cela est aussi valable pour les risques économiques, sociétaux, terroristes...


Et tant bien que même, nous avons des modèles de probabilité solides et expérimentés pour prévenir les catastrophes, il arrive qu’une faille dans le système fasse échouée ce en quoi nous avons en grande partie confiance. C’est le cas du tremblement de terre de 2009 à l’Aquila en Italie qui a surpris tout le monde et trahi les outils de mesure. Cette catastrophe s’est traduite par la condamnation par la justice italienne des scientifiques à 6 ans de prison en raison de leur manquement à la prévision précise d’un séisme potentiel.


La difficile acceptabilité et interprétation du risque est défiée à travers le facteur de l’aléa moral pour Pablo Servigne qui précise qu’ « on se comporte comme si l'on n'était pas soi-même exposé au risque. Certains agents se déresponsabilise donc de leurs décisions, mais plus grave encore, bien que leurs actions puissent être considérées comme rationnelles en temps normal, elles peuvent mener à un inévitable échec collectif. »


Il faut accepter cependant que certains risques ne sont pas prévisibles peu importe les modèles scientifiques de mesures mis en place ou les moyens humains et intellectuels que l’on déploie pour prévenir certains événements. On parle dans ces cas-là des fameux cygnes noirs à qui l’on attribue deux principales définitions :


  • Comme les cygnes sont majoritairement blancs la probabilité de voir un cygne noir est extrêmement rare, alors nous n’y pensons plus ou presque plus.


  • Le philosophe mathématicien et ancien tarder Nicholas Nissim Taleb explique le concept des cygnes noirs à travers le problème de la dinde inductiviste que reprend Pablo Servigne de la façon suivante : « Dans l'univers d'un élevage de dindes, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : l'éleveur vient tous les jours donner des grains et il fait toujours chaud. Les dindes vivent dans un monde de croissance et d'abondance...jusqu’à la veille de Noël ! S'il y avait une dinde statisticienne spécialiste de la gestion des risques, le 23 décembre, elle dirait à ses congénères qu'il n'y a aucun souci à se faire pour l'avenir… »


Rappelons à ce propos notre dernier article qui évoquait la différence entre les risques qui sont probabilisables alors que l’incertain ne l’est pas comme l’a justement distingué Knight en 1921. Ainsi, nous pouvons dire que les cygnes noirs se retrouvent dans la catégorie de l’incertain et non des risques.


Selon Pablo Servigne, cela passe par le basculement d’un mode « observer, analyser, commander et contrôler » à un mode « expérimenter, agir, ressentir et ajuster » qui permettait selon lui d’ouvrir la raison à l’intuition. Nous nous arrêtons un temps sur l’action « ressentir » qui mérite un peu plus d’explication. Notre gestion courante des événements se concentre principalement sur l’analyse, souvent foisonnante et trop peu méthodique, l’observation est souvent écorchée voire oubliée puis vient le temps de rendre des comptes sur la base de ressources plus ou moins vérifiables, mesurables et communément admises en cercle restreint. Or quelle place cela laisse-t-il à notre faculté ancestrale et, bien souvent omise, animale de ressentir les choses qui nous entourent ?


Malheureusement, aucune ou presque. Il faut tenter d’intégrer cette sensation exploratoire de sens dans nos modes d’actions professionnelles. Il serait en effet judicieux d’essayer d’aller au-delà de l’analyse formelle d’un événement indésirable ou de mesurer un risque sous le prisme unique d’un gestionnaire qui remplit un rapport en renseignant des informations brutes et en cochant des cases préconçues.


Réintégrer une forme de confiance dans notre observation des actes quotidiens et s’efforcer de développer une dynamique réflexive continue et ajustable avant de tirer des conclusions permettrait sûrement d’expérimenter de nouvelles formes de prises de conscience des risques.


Ressentir, ce n’est pas seulement se fier à un signal perdu dans l’univers mais avant tout entraîner nos sens à discerner les signaux récurrents ou anormaux pour mieux les analyser et ajuster de facto nos méthodes d’analyse des risques et nos actions correctives.

De même Jean Pierre Dupuy dans son ouvrage Pour un catastrophisme éclairé revient sur les attentats du 11 septembre 2001 qu’il qualifie comme une chose étrange dans l’imaginaire des habitants des pays riches. Il note que ce qui revenait souvent est « la pire horreur devient désormais possible » Pour Dupuy, « si elle devient possible, c’est qu’elle ne l’était pas avant. Et pourtant, objecte le bon sens, si elle s’est produite, c’est bien qu’elle était possible ». Il traduit cela par « une irruption du possible dans l’impossible ».


Notons que les romanciers sont particulièrement aptes à écrire des avenirs que personnes jugeait réels avant qu’ils ne se produisent. Pour l’écrivain Pierre Bayard, professeur de littérature française et psychanalyste, la littérature regorge de prédictions (conscient) et de prémonitions (pré- ou inconscient) puisque les écrivains développent un appareil de perception qui serait capable de « capter les signes avant-coureurs des désastres » comme il l’écrit dans son livre Le Titanic fera naufrage. Il soutient, comme un grand nombre d’observateur le reconnaît, que la littérature est dotée d’une capacité annonciatrice et argumente cela avec différents exemples littéraires [Le naufrage du Titan de l’écrivain Robertson publié en 1898 sous le titre Futility qui décrit avec une similitude troublante l’événement du Titanic, Les œuvres de Kafka Le Procès (1933) et Le Château (1926) décrivant des régimes totalitaires avant l’avènement du totalitarisme, les anticipations de Jules Verne à propos du réchauffement climatique dans Sans dessus dessous (1889), de l’odyssée spatiale américaine dans De la terre à la lune (1865) et Autour de la lune (1869), Houellebecq et son livre Plateforme (2001) qui décrit un attentat islamiste semblable à celui de Bali en 2002, l’écrivain américain Tom Clancy qui a écrit le roman Dette d’honneur (1995) 5 ans avant les attentats du 11 septembre 2001 dans lequel un terroriste utilisait un boeing comme arme pour pulvériser le Capitole…] mais constate avec grand regret que cette prescience ne soit pas à juste titre étudiée par les décideurs alors qu’il s’agit bien souvent de catastrophes collectives.


Par conséquent, dans ses modèles d’anticipation, le psychanalyste et écrivain Pierre Bayard incite à « concevoir l’écriture comme un sismographe apte à capter les informations que l’intelligence ne perçoit pas nécessairement, mais que le corps et l’inconscient enregistrent à leur insu. »


L’obstacle conceptuel viendrait aussi comme le souligne Dupuy « d’une temporalité inversée : la catastrophe devient possible que rétrospectivement ». En effet pour lui « c’est bien là la source de notre problème. Car s’il faut prévenir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu’elle ne se produise ».

Plus précisément encore, le sémioticien Juan Aldama Alonso explique cette relation inversée que l’on entretient avec la temporalité de la manière suivante : « Tout grand événement, et il n’y a aucun doute sur le caractère exceptionnel de celui qui nous arrive en ce moment -COVID-19-, redistribue les cartes et resémantise les catégories de la temporalité. Comme Lotman -célèbre sémioticien Russe- l’a très bien montré, l’irruption d’un événement dans le devenir continu des processus historiques, modifie la vision du futur. Mais désormais le passé aussi sera vu et interprété à la lumière de ce qui nous arrive. Il est revisité et se trouve chargé d’un nouveau sens, car on cherche à y déceler les signes précurseurs qui expliqueraient l’événement advenu, dans une sorte d’examen de conscience social et politique : « quel parcours nous a amené ici ».


C’est ainsi que comme l’a proposé Hans Jones en 1979, qu’il faut « davantage prêter l’oreille à la prophétie de malheur qu’à la prophétie de bonheur », JP Dupuy propose ce qu’il nomme un catastrophisme éclairé où les menaces grandissantes ne sont pas à prendre comme des fatalités ou des risques, mais comme des certitudes pour mieux pouvoir les éviter.


Tout comme le philosophe Henri Bergson soulignait le paradoxe de la vision banale d’un événement catastrophique seulement après qu’il s’était produit, Dupuy argument de la façon suivante (dans pour un catastrophisme éclairé p 84-85) : « La catastrophe a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu'elle va se produire alors même qu'on a toutes les raisons de savoir qu'elle va se produire, mais qu'une fois qu'elle s'est produite, elle apparaît comme relevant de l'ordre normal des choses. Sa réalité la rend banale. Elle n'était pas jugée possible avant qu'elle se réalise ; là voici intégrée sans autre forme de procès dans le « mobilier ontologique » du monde, pour parler le jargon des philosophes. »


A ces derniers propos devrions-nous peut-être nous ranger derrière la Loi de Murphy ? Ou plutôt dans une recherche effrénée de nouvelles méthodes d’anticipation des risques ?


Aucune issue n’est idéale et ne garantirait une détection accompagnée d’une maîtrise parfaite des risques. Cependant l’analyse multiforme et systémique (cf. méthodologie Red Traffic Analyses) d’un environnement donné en s’attachant davantage à la source des menaces permettrait sûrement de détecter avec un minimum de discernement quelques signaux faibles tout en acceptant les risques éventuels qui pèsent sur une organisation… afin de mieux les prévenir.

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