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Violences dans le secteur de la santé : comprendre pour mieux protéger les soignants

  • 16 févr.
  • 7 min de lecture

Les violences contre les professionnels de santé ne sont plus un phénomène marginal. En 2024, l'Observatoire national des violences en santé (ONVS) a enregistré 20 961 signalements d'atteintes aux personnes et aux biens dans les établissements de santé — soit une hausse de 6,7 % par rapport à 2023, et une progression continue depuis la fin de la crise sanitaire. Et ce chiffre sous-estime largement la réalité : les experts s'accordent sur un sous-signalement structurel, particulièrement marqué dans le secteur libéral.

Ce que ces données révèlent, ce n'est pas une dégradation soudaine du comportement des patients. C'est l'accumulation de tensions qui n'ont jamais vraiment été gérées — des environnements mal pensés, des équipes formées trop tard ou pas du tout, des protocoles inexistants ou inappliqués. Face à cette réalité, la loi du 9 juillet 2025 est venue renforcer le cadre légal. Mais une loi ne protège personne si le terrain n'est pas préparé.


Un phénomène qui dépasse largement les urgences

L'image de la violence en santé reste souvent associée aux services d'urgences. C'est compréhensible — les urgences concentrent stress, attente prolongée et populations en détresse — mais réducteur. Selon le rapport ONVS 2025, les urgences ne représentent que 11 % des signalements. La psychiatrie en représente 30 %, et les établissements sociaux et médico-sociaux 13 %.

Cette répartition change tout à la manière dont on doit aborder la prévention. Dans les services de psychiatrie et les structures accueillant des personnes handicapées, les violences physiques de niveau grave (niveau 3 selon la classification ONVS) sont surreprésentées — avec une hausse de 10 % entre 2023 et 2024 pour les seules violences physiques dans l'ensemble des établissements. Ces agressions émanent le plus souvent de personnes en état de détresse, de désorientation ou sous l'effet de troubles neuropsychiques — dans 36 % des cas selon l'ONVS. Cela ne les rend pas moins dangereuses, mais cela appelle une réponse différente de celle qu'on mettrait en place face à une agression délibérée.

La médecine libérale est un autre angle mort de cette problématique. Les cabinets médicaux, les infirmiers libéraux, les kinésithérapeutes exercent souvent seuls, sans protocole, sans équipement, sans formation spécifique. Leur sous-représentation dans les statistiques ONVS — seulement 3,2 % des signalements en 2024 — ne reflète pas la réalité de leur exposition, mais leur méconnaissance des dispositifs de déclaration et l'absence de culture institutionnelle du signalement.


Qui sont les victimes, qui sont les auteurs ?

Les infirmiers et les aides-soignants sont les deux catégories professionnelles les plus touchées. Ils sont en première ligne du contact avec les patients, souvent dans des moments de grande vulnérabilité — soins douloureux, contention, annonces difficiles — et dans des conditions qui ne leur laissent pas toujours le temps ou les outils pour désamorcer une tension montante.

Dans 87 à 88 % des cas, les auteurs de violence sont des patients ou des accompagnants. Il ne s'agit donc pas principalement de délinquance externe au sens classique du terme, mais de situations relationnelles qui dégénèrent dans un contexte médical. Cette nuance est centrale : elle détermine la nature des réponses à apporter. Un dispositif de vidéosurveillance ou un agent de sécurité en faction ne répond pas aux mêmes risques qu'une équipe formée à la désescalade ou qu'un protocole de gestion des troubles du comportement.

Par ailleurs, un fait souvent ignoré : dans de nombreux incidents, ce sont les patients eux-mêmes qui interviennent pour calmer une situation violente, aider le personnel ou alerter. Le milieu de soins n'est pas une zone de non-droit — mais il peut le devenir si on ne construit pas les conditions de sa sûreté.


La loi du 9 juillet 2025 : un signal fort, mais pas une solution en soi

La loi du 9 juillet 2025 visant à renforcer la sécurité des professionnels de santé constitue une avancée réelle. Elle durcit les sanctions pénales pour les violences commises dans les lieux de soins, facilite le dépôt de plainte en permettant à l'employeur ou à l'ordre professionnel de porter plainte à la place de la victime, et offre aux professionnels la possibilité de déclarer l'adresse de leur ordre comme domicile lors d'un dépôt de plainte — mesure qui lève un frein pratique important.

Mais la réalité des chiffres est là : en 2023 et 2024, seulement 7 à 8 % des signalements ONVS ont donné lieu à un dépôt de plainte, et 1 à 2 % à une simple main courante. Dans plus de 90 % des cas, aucune démarche judiciaire n'a suivi — et ce, parmi les incidents déjà signalés sur la plateforme, qui restent eux-mêmes une fraction de la réalité terrain. Autrement dit : même quand un incident est connu et enregistré, il ne débouche presque jamais sur une procédure. La réticence des professionnels de santé est documentée et compréhensible — peur des représailles, charge administrative, sentiment d'inutilité de la démarche.

La loi change le cadre juridique. Elle ne change pas les dynamiques de terrain, la culture du signalement, ou la capacité des équipes à gérer les situations avant qu'elles ne deviennent des incidents. C'est là que se situe le vrai enjeu de prévention.


Pourquoi les formations standard ne suffisent plus

De nombreux établissements de santé ont formé leurs équipes à la gestion de l'agressivité. C'est une bonne chose. Mais la formation seule, déconnectée d'une analyse préalable du terrain, produit des résultats décevants. On enseigne des techniques de désescalade à des soignants qui travaillent dans des espaces architecturalement défavorables — accueils ouverts, couloirs sans issue, zones d'attente mal dimensionnées. On forme des équipes sans adapter les protocoles aux types de violence effectivement rencontrés dans leur service.

La formation en sûreté est efficace quand elle est précédée d'un diagnostic. Pas un diagnostic générique, mais une analyse situationnelle qui identifie les zones à risque, les moments critiques dans la journée, les profils de situations rencontrées par les équipes. C'est à partir de cette cartographie que les contenus de formation prennent tout leur sens — et que les compétences acquises en formation trouvent à s'appliquer dans la réalité quotidienne.

C'est le principe fondateur de l'approche CARINEL dans le secteur de la santé : l'audit de sûreté précède toujours la formation. Cela permet de ne pas former "en général" mais de former précisément, en tenant compte des spécificités de chaque structure — un EHPAD, un service de psychiatrie fermée et un cabinet médical libéral ne font pas face aux mêmes risques et ne nécessitent pas les mêmes réponses.


Ce qu'une démarche de prévention structurée doit couvrir

Une prévention efficace des violences en milieu de santé repose sur plusieurs niveaux qui se renforcent mutuellement.

Le premier niveau est organisationnel : définir clairement qui fait quoi quand une situation tendue se produit. Qui prend en charge la désescalade ? Qui appelle des renforts ? Qui assure la continuité des soins pendant que la situation est gérée ? Ces réponses ne s'improvisent pas dans l'urgence — elles doivent exister sous forme de procédures connues et régulièrement répétées.

Le deuxième niveau est environnemental : l'architecture et l'agencement des espaces influencent directement la fréquence et la nature des incidents. Une salle d'attente surchargée, un accueil sans poste de repli, un couloir qui empêche toute sortie rapide — ce sont des facteurs de risque qui s'évaluent lors d'un audit de sûreté. La sécurité situationnelle, qui consiste à modifier l'environnement pour réduire les opportunités d'agression, est l'un des leviers les plus sous-exploités dans le secteur de la santé.

Le troisième niveau est humain et comportemental : la capacité des équipes à reconnaître les signaux précoces d'une agitation montante, à adapter leur posture et leur communication, à désamorcer avant que la situation ne soit hors de contrôle. C'est ici qu'intervient la formation — mais une formation ancrée dans les situations réelles vécues par les équipes, avec des mises en situation et des retours d'expérience structurés.

Le quatrième niveau est post-incident : que se passe-t-il après une agression ? La prise en charge de la victime, le débriefing collectif, le signalement, les éventuelles suites judiciaires — ce sont des dimensions qui, mal gérées, amplifient les conséquences psychologiques de l'incident et découragent le signalement futur.


Ce que révèle le non-signalement

Plus de 90 % des incidents déjà signalés à l'ONVS ne donnent lieu à aucune démarche judiciaire. Ce chiffre mérite qu'on s'y arrête — d'autant qu'il concerne des incidents déjà connus, pas l'ensemble des violences réelles. Il ne reflète pas seulement une réticence à porter plainte — il révèle une culture du signalement inexistante dans de nombreux établissements. Quand les équipes ne signalent pas, la direction n'a pas de données pour piloter la prévention. Quand la direction n'a pas de données, elle ne peut pas justifier les investissements en formation ou en aménagement. C'est un cercle qui s'auto-entretient.

Mettre en place une culture du signalement, c'est d'abord montrer aux équipes que leurs signalements sont pris au sérieux et qu'ils débouchent sur des actions concrètes. Ce n'est pas une question d'outil ou de formulaire — c'est une question de management et de confiance institutionnelle.


Un secteur sous pression qui ne peut plus attendre

Le secteur de la santé cumule des facteurs de vulnérabilité : pénurie de personnel, charge de travail excessive, flux de patients en augmentation, populations accueillies de plus en plus complexes. Dans ce contexte, la prévention des violences n'est pas un sujet périphérique ou un investissement optionnel — c'est une condition de la qualité des soins et de l'attractivité des métiers de santé.

Les professionnels qui quittent la profession citent régulièrement les violences subies parmi les facteurs de leur départ. Chaque agression non gérée, chaque incident banalisé, chaque professionnel laissé sans soutien après une situation difficile, contribue à une dégradation qui finit par affecter les patients eux-mêmes.

Protéger les soignants, c'est aussi protéger l'accès aux soins.

Vous souhaitez évaluer le niveau de risque de votre établissement et construire une réponse adaptée ?

L'équipe CARINEL accompagne les structures de santé — hôpitaux, cliniques, EHPAD, cabinets médicaux, établissements médico-sociaux — dans l'audit de leurs vulnérabilités et la mise en place de dispositifs de prévention et de formation sur mesure.


📞 01 89 71 59 06

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