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Petite histoire du terrorisme : ce que la stratégie de la terreur enseigne aux organisations

il y a 5 jours
10 min de lecture

Cet article a été publié pour la première fois en mars 2022. Nous l'avons entièrement revu et enrichi en octobre 2026 pour intégrer l'évolution de la menace et le rôle croissant des sources ouvertes.


Le terrorisme n'est pas une idéologie. C'est une méthode. Les causes changent, les acteurs se succèdent, les armes évoluent, mais la mécanique reste identique depuis deux mille ans : frapper quelques personnes pour en terroriser des milliers, et contraindre ainsi un pouvoir ou une société.

Relire cette histoire n'est pas un exercice d'érudition. Pour un directeur sûreté, un chef d'établissement ou un dirigeant, c'est le moyen le plus fiable de distinguer ce qui relève de la conjoncture de ce qui relève de l'invariant. Et l'actualité le confirme : en octobre 2026, la saisine du parquet national antiterroriste après la fusillade du collège d'Aubagne a relancé une question que les États se posaient déjà en 1898 : qu'est-ce qui, exactement, fait d'un acte violent un acte terroriste ?


Les précurseurs : tuer en public pour être vu

Les Sicaires de Judée (Ier siècle)

Au début de notre ère, Judas le Galiléen fonde en Judée un mouvement qui refuse toute autorité humaine au-dessus de celle de Dieu, et donc la domination romaine. Ce sont les Zélotes. En leur sein, une faction plus radicale se distingue : les Sicaires, du latin sica, le poignard. Leur mode opératoire est d'une modernité troublante : frapper au milieu de la foule, lors des fêtes, puis se fondre dans la masse. Leurs cibles ne sont pas seulement les Romains, mais aussi les Juifs jugés collaborateurs.

Après la chute de Jérusalem en 70, les derniers Sicaires se retranchent à Massada, sous la conduite d'Éléazar ben Yaïr. Selon Flavius Josèphe, qui n'en fut pas témoin direct, les assiégés choisissent la mort collective plutôt que la capture, en 73 ou 74.

Ce qu'il faut retenir : l'effet recherché ne dépend pas du nombre de victimes, mais du sentiment que n'importe qui peut être frappé, n'importe où.

Les Assassins d'Alamut (XIe-XIIIe siècle)

Mille ans plus tard, en Perse, une branche dissidente de l'ismaélisme chiite, les Nizârites, s'installe dans la forteresse d'Alamut sous l'autorité de Hassan-i Sabbah, à partir de 1090. Incapable d'affronter militairement l'empire seldjoukide, le mouvement adopte une stratégie d'assassinats ciblés : des dignitaires politiques et religieux tués en public par un exécutant qui sait qu'il n'en reviendra pas. La secte ne disparaîtra qu'avec la conquête mongole d'Alamut, au milieu du XIIIe siècle.

Ce qu'il faut retenir : un rapport coût-effet imbattable, la décapitation symbolique de l'adversaire, et un exécutant prêt à mourir, contre lequel la dissuasion classique ne fonctionne pas.

1794 : un mot inventé pour désigner… l'État

Le mot « terrorisme » apparaît en France après la chute de Robespierre pour qualifier le système de la Terreur. Le terroriste, en 1794, est un homme de gouvernement. La loi du 22 prairial an II (10 juin 1794) prive les accusés du Tribunal révolutionnaire de défenseur et d'audition de témoins : l'effroi collectif devient un mode de gouvernement.

Ce paradoxe d'origine reste d'actualité. La terreur est un outil, et des États continuent de l'employer ou de la sous-traiter. Lors de son installation, l'actuel procureur national antiterroriste citait d'ailleurs, parmi les menaces émergentes, les actions paraétatiques.

1878-1914 : la première vague mondiale

C'est à la fin du XIXe siècle que le terrorisme prend son visage moderne : des organisations non étatiques qui frappent les États. Le politologue David Rapoport, qui a théorisé les « vagues » du terrorisme moderne, situe cette naissance dans les années 1880, lorsque le télégraphe, la presse de masse, le chemin de fer et la dynamite permettent à quelques individus d'obtenir un retentissement international.

Tout part de Russie. En 1878, Vera Zassoulitch, militante du mouvement populiste Terre et Liberté, tire sur le général Trepov, préfet de police de Saint-Pétersbourg. Son acquittement la rend célèbre et inspire la création, en 1879, de Narodnaïa Volia (« La Volonté du peuple »), qui fait de l'assassinat politique une méthode. Le 13 mars 1881, l'organisation tue le tsar Alexandre II. Ironie de l'histoire : il s'apprêtait à engager des réformes constitutionnelles, que son successeur abandonnera.

Le relais est pris par les anarchistes, au nom de la « propagande par le fait ». Le président Sadi Carnot est poignardé à Lyon en 1894, l'impératrice Élisabeth d'Autriche à Genève en 1898, le roi Umberto Ier abattu en 1900, le président américain McKinley en 1901. En France, Ravachol multiplie les attentats à la bombe en 1892, et le 9 décembre 1893, Auguste Vaillant lance un engin explosif dans l'hémicycle de la Chambre des députés.

Le 28 juin 1914, à Sarajevo, Gavrilo Princip, membre de la Jeune Bosnie armée par la société secrète serbe de la Main noire, assassine l'archiduc François-Ferdinand. L'attentat déclenche une crise que plus personne ne maîtrise et qui débouche sur la Première Guerre mondiale.

Ce qu'il faut retenir : chaque vague exploite une rupture technologique, et les conséquences d'un attentat peuvent dépasser de très loin les intentions de ses auteurs.


La naissance de l'antiterrorisme : trois réflexes qui n'ont pas changé

Face à cette vague, les États inventent en quelques années les trois réflexes qui structurent encore la lutte antiterroriste.

Durcir la loi. En France, les « lois scélérates » votées entre décembre 1893 et juillet 1894 restreignent la liberté de la presse et créent un délit d'association de malfaiteurs visant les groupes anarchistes. Certaines de leurs dispositions survivront jusqu'à la refonte du Code pénal, près d'un siècle plus tard.

Coopérer. Après l'assassinat de Sissi, la Conférence internationale de Rome pour la défense sociale contre les anarchistes réunit, du 24 novembre au 21 décembre 1898, 54 délégués de 21 pays. C'est la première conférence internationale consacrée au terrorisme. Le protocole de Saint-Pétersbourg prolonge l'effort en 1904.

Identifier. Les polices commencent à échanger le « portrait parlé » des suspects, issu du bertillonnage, et créent des services en civil spécialisés. Le renseignement devient l'arme principale.

Mais dès 1898, un obstacle apparaît, qui n'a jamais été levé : la définition. Vise-t-on le terrorisme anarchiste ou l'anarchisme tout court ? Le terroriste est-il un délinquant politique protégé par le droit d'asile, ou un criminel à extrader ? Plus d'un siècle plus tard, le consensus international reste difficile à établir, chaque État lisant la question à travers ses propres intérêts.


Les vagues suivantes, en accéléré

Pour Rapoport, la vague anarchiste est suivie d'une vague anticoloniale à partir des années 1920, puis d'une vague d'extrême gauche à partir des années 1960, marquée par les prises d'otages et les détournements d'avions, et enfin d'une vague religieuse, ouverte à la fin des années 1970. Chacune dure environ une génération. Rapoport s'interroge aujourd'hui sur l'émergence d'une cinquième vague, xénophobe ou suprémaciste.


Depuis 2022 : ce qui a changé

Lorsque nous avons publié la première version de cet article, en mars 2022, la France commémorait les attentats de 2015 et la menace semblait s'être stabilisée autour d'un jihadisme endogène, porté par des individus isolés. Ce socle demeure. Mais en quatre ans, le paysage s'est profondément recomposé.

Le contexte international est redevenu un accélérateur

Pour le PNAT, l'escalade au Proche-Orient depuis l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023 aggrave la menace en France et en Europe. Six jours plus tard, l'assassinat de Dominique Bernard, professeur dans un lycée d'Arras, conduit à l'activation du niveau « urgence attentat » du plan Vigipirate. Ce niveau maximal est de nouveau déclenché en mars 2024, après l'attentat revendiqué par l'État islamique près de Moscou.

La quatrième vague reste dominante. Selon la DGSI, les attentats ont fait 275 morts depuis 2012, et 16 projets d'attentats ont été déjoués depuis 2024, dont 7 en 2025. Le jihadisme représentait encore 87 % des procédures suivies par le PNAT en 2025.

La menace a rajeuni à une vitesse inédite

En 2022, les mineurs représentaient 1 % des mises en examen pour association de malfaiteurs terroriste. Ils en représentaient 10 % en 2023, puis 21 % sur les sept premiers mois de 2024. Parmi les personnes interpellées depuis 2023 pour des affaires de terrorisme, 70 % avaient moins de 21 ans. En 2025, le PNAT a mis en examen 22 mineurs, qui représentent un tiers des procédures ouvertes cette année-là.

Les motivations se diversifient

Le PNAT a déjoué 16 projets d'attentats liés à l'ultradroite depuis 2017, dont trois en 2025. La DGSI suit par ailleurs une dizaine de jeunes issus de la mouvance masculiniste la plus radicale, tous âgés de moins de 21 ans, selon un rapport du Sénat publié en juin 2026. Et une fascination nihiliste pour les tueries de masse fait son apparition. À Aubagne, le 12 octobre 2026, c'est la première fois en France que la justice antiterroriste relie un passage à l'acte à la True Crime Community, un réseau virtuel né en Amérique du Nord.

À l'autre extrémité du spectre, l'ultragauche suit une trajectoire différente, mais tout aussi organisée. Héritière de la troisième vague (en France, Action directe a assassiné le général René Audran en 1985, puis le PDG de Renault Georges Besse en 1986), elle a largement délaissé l'attentat contre les personnes au profit du sabotage et de l'affrontement. Le 26 juillet 2024, jour de l'ouverture des Jeux olympiques, des incendies coordonnés de câbles de signalisation ont paralysé trois lignes à grande vitesse pendant plusieurs jours ; le ministre de l'Intérieur a orienté l'enquête vers cette mouvance, et un militant a été interpellé sur un site de la SNCF avec des clés d'accès aux locaux techniques. Un an plus tôt, à Sainte-Soline, il estimait à environ un millier les militants d'ultragauche parmi les 8 000 manifestants, dont quelque 200 suivis par les services de renseignement.

Sur le plan judiciaire, la qualification terroriste reste rare. En décembre 2023, l'« affaire du 8 décembre » s'est soldée par la condamnation de sept militants pour association de malfaiteurs terroriste. Mais Europol n'attribue aucun attentat d'extrême gauche à la France en 2025 : les douze recensés dans l'Union européenne ont eu lieu en Italie et en Grèce. Ce décalage ne traduit pas une absence de menace, il illustre une fois encore le problème de définition. Pour une organisation, un sabotage d'infrastructure ou une manifestation qui dégénère aux abords d'un site peut avoir des conséquences aussi lourdes qu'un acte qualifié de terroriste.

La question de 1898 revient ainsi par une autre porte : un acte sans revendication politique, commis par un adolescent fasciné par la violence elle-même, relève-t-il du terrorisme ? Le parquet a répondu oui. Le débat, lui, ne fait que commencer.


Ce que cette histoire change concrètement pour une organisation

Deux mille ans de stratégie de la terreur dessinent cinq tendances lourdes. Elles ont des conséquences directes sur la manière de protéger un site, des collaborateurs ou du public.

1. La cible se rapproche. Du souverain au ministre, du ministre au symbole, du symbole au lieu ordinaire. Écoles, établissements de santé, lieux de culte, commerces, salles de spectacle : la sûreté n'est plus l'affaire des seuls sites dits « sensibles ».

2. Le moyen se simplifie. La dynamite exigeait un savoir-faire ; le couteau, le véhicule ou le fusil de chasse n'en exigent aucun. La DGSI souligne que les modes opératoires promus par la propagande, attaques au couteau ou véhicules béliers, influencent directement les passages à l'acte. Un dispositif fondé uniquement sur la détection d'objets dangereux ne suffit plus : le comportement devient la donnée clé.

3. L'acteur s'isole et rajeunit. Il n'appartient plus forcément à une organisation, et ses signaux faibles apparaissent souvent d'abord dans son environnement quotidien : école, travail, réseaux. La prévention de la radicalisation en milieu professionnel devient une composante de la sûreté, au même titre que le contrôle d'accès.

4. Le premier intervenant est presque toujours un civil. À Aubagne, c'est le conseiller principal d'éducation qui a désarmé le tireur. Les secondes qui précèdent l'arrivée des forces de l'ordre appartiennent aux personnels présents. Leur capacité à alerter, à protéger et à prendre les bonnes décisions ne s'improvise pas : elle se forme et s'entraîne.

5. L'onde de choc dépasse l'acte. Comme à Sarajevo, les conséquences d'un attentat (fermeture de site, impact psychologique, réputation, continuité d'activité) excèdent souvent l'acte lui-même. Et un sabotage sans aucune victime, sur un réseau ferroviaire, électrique ou de télécommunications, suffit à paralyser une activité qui dépend de prestataires extérieurs. Elles se préparent en amont par une véritable organisation de gestion de crise.


Le volet OSINT : ce que les sources ouvertes disent déjà

La « propagande par le fait » des anarchistes avait besoin des journaux pour exister. Aujourd'hui, l'auteur est souvent son propre éditeur : manifestes, revendications, appels à la mobilisation, contenus partagés au sein de communautés comme la True Crime Community. Les rassemblements violents sont annoncés publiquement, parfois des semaines à l'avance. Une part croissante de ce qui précède un passage à l'acte laisse une trace accessible à tous. C'est le champ du renseignement d'origine sources ouvertes, ou OSINT (Open Source Intelligence).

Pour une organisation, l'OSINT répond à trois usages distincts.

Lire le contexte. Avant un événement, une décision sensible, un déplacement de dirigeants ou l'ouverture d'un site, la veille en sources ouvertes permet de repérer les mobilisations annoncées, les campagnes visant un secteur d'activité ou les appels ciblant un lieu. Elle transforme une posture générique en dispositif adapté au risque réel du moment.

Mesurer sa propre exposition. Toute action préparée commence par une phase de repérage. Une part de ce repérage peut aujourd'hui se faire à distance : photos de halls d'accueil et de badges publiées sur les réseaux, plans d'accès en ligne, offres d'emploi détaillant les dispositifs de sécurité, collaborateurs affichant leurs fonctions et leurs horaires, vues aériennes. Mener cet exercice sur sa propre organisation, avec le regard d'un adversaire, révèle souvent des failles qu'aucune visite de terrain ne montre.

Savoir signaler. Détecter et surveiller des individus relève des services de l'État, pas d'une entreprise. Le rôle d'une organisation est de transmettre ce qu'elle constate : un contenu menaçant ou faisant l'apologie du terrorisme se signale sur la plateforme PHAROS.

Ce cadre n'est pas une précaution de forme. Une information publique reste une donnée personnelle au sens du RGPD : sa collecte exige une finalité définie, une base légale et une proportionnalité stricte, comme le rappelle l'autorité luxembourgeoise de protection des données. En France, la CNIL a sanctionné une société de 240 000 euros pour avoir aspiré des profils de réseaux sociaux, en rappelant que la visibilité d'un profil ne vaut pas autorisation de collecte. L'OSINT de sûreté porte donc sur les menaces et sur les actifs de l'organisation, jamais sur le profilage de personnes.

C'est cette lecture que CARINEL applique dans ses missions. Le diagnostic de sûreté s'appuie sur la méthode Red Traffic Analyses pour observer les flux réels d'un site, là où un individu isolé peut agir sans attirer l'attention, et sur le Security Circle Model pour organiser la protection en cercles successifs, de l'environnement extérieur jusqu'aux zones les plus sensibles. Ce regard de terrain gagne à être croisé avec ce que révèlent les sources ouvertes. Le système de formation TASK prépare les personnels aux réflexes des premières minutes.

L'histoire du terrorisme enseigne enfin une leçon d'humilité : les échecs du renseignement n'ont jamais tenu à un manque d'informations, mais à la difficulté de les relier à temps. Pour une organisation, la sûreté commence au même endroit : savoir regarder ce qui se passe déjà chez soi.

Votre organisation est-elle préparée à une menace qui a changé de visage ?


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