Origines de la laïcité, principes et applications en France et dans le monde [partie I / III]

Au premier abord, il est assez surprenant de constater que la loi de 1905 qui incarne la laïcité ne prononce nullement le mot laïcité. Il faut attendre la Constitution de 1946 puis celle de 1958 de la Ve République pour que le mot « laïque » soit inscrit dans le texte. Ce grand récit national, cet étendard républicain acquis par le peuple avec le pouvoir de l’époque et marquant la sécularisation de notre société, ne cesse de produire au fil du temps de nombreux discours aussi riches que tumultueux symbolisant la liberté démocratique de nos sociétés contemporaines.


La laïcité se vie quotidiennement, inconsciemment ou consciemment, et s’invite partout. Au travail, à l’école, dans une administration publique, dans la sphère publique et privée et bien sûr au sein des édifices religieux. Tantôt défendue, tantôt décriée, tantôt incomprise, elle ne fait pas toujours l’unanimité bien que largement partagée.

La laïcité s’interprète de différentes manières et sa définition française n’est pas celle du pays voisin, lui aussi laïque ou non, constitutionnellement ou non. On pourrait dire qu’il existe autant de laïcité que de façons de la penser.

Cependant, il faut bien être capable de connaître les principes, les identifier et savoir les appliquer dans tous les milieux, sans exclusions, pour être en mesure de la respecter. Notre laïcité française a en effet, comme notre bonne vielle grammaire, quelques exceptions et particularités selon les secteurs ou le statut des personnes.


Puisque le sujet est introduit et avant d’attaquer en profondeur l’histoire et les principes de la laïcité, nous avons en tant qu’organisme de formation spécialisé dans la prévention et la compréhension des faits sociaux au travail, on ne va pas vous le cacher, des formations et sensibilisations dédiées à l’appréhension pédagogique de la laïcité et sa compréhension pratique dans la vie de tous les jours au travail que ce soit dans le secteur public ou privé.


Premier constat contemporain sur la laïcité


La laïcité et ses applications en France ne manquent pas d’étonner à l’étranger en raison de notre histoire politique, traditionnelle et culturelle différente qui exige une exploration socio-historique pour bien comprendre le processus de l’émergence de la laïcité française. La loi du 9 décembre 1905 met fin au Concordat et institue la séparation des Églises et de l'État. Cette loi qui devient le fondement des institutions laïques traite notamment de la question des lieux de culte, des associations cultuelles et de la police des cultes. Car si l'État ne reconnaît aucun culte, cela ne signifie pas qu’il n’en ignore plus aucun. Ce dernier continue d’entretenir des relations avec les institutions religieuses et veille à l’organisation interne de chacun des cultes par l’intermédiaire du bureau central des cultes au sein de la sous-direction des libertés publiques qui dépend du ministère de l’Intérieur.


A noter que le 9 décembre, date d’anniversaire de la loi 1905 et par conséquent journée nationale de la laïcité, donne lieu à des actions permettant de faire vivre la laïcité et de toujours mieux la comprendre à travers des sessions de partage. Pour cela, nous organisons une formation laïcité inter-établissements à Paris le 9 décembre 2021. Aussi, nous sommes en mesure de préparer des animations et d’intervenir chez vous sous différents formats en ateliers, groupes de parole, conférences courtes, sessions de formations sur site et sensibilisations à distance en ligne etc.). Ces actions de formation s’inscrivent dans la récente obligation nationale de former l’ensemble des agents publics d’ici 2024-2025.


Aux origines de la laïcité en France


Rappelons que la loi de 1905 ne s’est pas construite du jour au lendemain. Elle est le fruit de multiples débats engagés et virulents entre anticléricalisme républicains et le clergé au XIXème siècle et d’expressions politiques et sociales émanant de l’influence de la philosophie des Lumières et des souvenirs de la Révolution qui rejettent le pouvoir du clergé sur la société. Car il se joue à la fin du XIXème siècle l’omniprésence historique de l’Église dans la société française en commençant par le baptême de Clovis en 498 à Reims qui ouvre la voie vers l’union de l’Église et de l’État symbolisant l'alliance entre le clergé et la monarchie franque, le règne de Charlemagne et la monarchie de droit divin, la période féodale où l’Église représente le seul pouvoir organisé puis celle de la papauté d’Avignon.


Vient ensuite la période de la Révolution française en 1789 qui rompt avec la monarchie de droit divin qui élevait le catholicisme au rang de religion d’État et qui de fait correspond à la première étape du processus de laïcisation de la France. La Révolution donne naissance à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyens du 26 août 1789 qui établit que la religion est une affaire de conscience et proclame la liberté religieuse :

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. » (Art.10.)

De cet article résulte l’émancipation des religions minoritaires, protestantisme et judaïsme, afin que les fidèles protestants sortent de la clandestinité et que les fidèles juifs s’extraient du régime discriminatoire prérévolutionnaire pour devenir des citoyens comme les autres. Dans le même temps a lieu la signature de la première Constitution civile en 1791 qui divise la France entre partisans du pape et partisans de la Révolution. Cette monarchie constitutionnelle supprime certains délits religieux que sont le blasphème, la sorcellerie, l’hérésie, etc. et l’état civil (naissance, mariage et décès) est retiré des registres paroissiaux.


Après la période révolutionnaire, place au Concordat signé en 1801 entre Napoléon et le pape Pie VII. Ce traité statut le catholicisme comme « la religion de la grande majorité des citoyens français » où les prêtres d’abord puis les pasteurs en 1802 et les rabbins en 1808 sont salariés de l’État. Les trois religions reconnues sont ainsi organisées comme un service public. A la fin du XIXème siècle avec le rôle notoire de Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, la France poursuit son chemin vers la laïcité. Si l’on pense à travers lui, la gratuité de l’école publique et l'obligation de l'instruction primaire pour les enfants de 6 à 13 ans, on note aussi qu’elle s’extrait du contrôle de l’Église en 1882. Et si les lycées et les collèges s’ouvrent aux jeunes filles, les enseignants sont laïcisés par la loi Goblet de 1886. Par conséquent, l’enseignement religieux est exclu des heures de classe tandis que l’enseignement de la morale civique devient lui obligatoire.

Laïcité Manifestation anti Combes en Bretagne en 1902
Manifestation anti Combes en Bretagne en 1902

Le processus étant lancé, de l’abrogation de l’interdiction du travail le dimanche, à la suppression des prières à l’ouverture des sessions parlementaires, aux retrait des crucifix dans les écoles publiques, les hôpitaux et les tribunaux, c’est toute la société qui se laïcise avec un temps d’adaptation néanmoins pour les régions très catholiques. Les relations entre anticléricaux portés par Emile Combes, Président du Conseil et ministre de l'Intérieur et des Cultes en 1902, et les partisans du clergé étaient explosives.




L’historienne et directrice d’étude à l’École pratique des hautes études à Paris, Valentine Zuber, rappelle que

« au tournant du siècle, certains ont parfois eu l’impression d’être à la veille d’une véritable guerre civile et religieuse ». Cela aboutira jusqu’à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican en 1904.

Nombre d'intellectuels se sont engagés vers la laïcité que nous connaissons aujourd'hui. Citons par exemple Ferdinand Buisson, protestant, député républicain, qui expliqua sa conception de la laïcité devant la Chambre des députés le 27 janvier 1903 :

« Nous n’entendons nullement faire la guerre à l’idée religieuse et encore moins supprimer la liberté religieuse. Ce que nous voulons combattre [...], c’est l’idée ecclésiastique, l’organisation cléricale [...], tout un système de contre-éducation qui, sous prétexte de religion, perpétue les superstitions, les préjugés et les fanatismes. »


Aristide BRIAND entre l'Etat (Marianne) et l'Eglise Catholique (prêtre en soutane) - Caricature signée Mille (Felix Antoine Marmonier) de 1905.
Aristide BRIAND entre l'Etat (Marianne) et l'Eglise Catholique (prêtre en soutane) - Caricature signée Mille (Felix Antoine Marmonier) de 1905.

Enfin, vient la fameuse loi du 9 décembre 1905 qui met un terme au Concordat et institue la séparation des Églises et de l’État. C’est-à-dire, que les cultes ne sont plus reconnus et encore moins privilégiés ou subventionnés (les aumôneries, propriétés des établissements publics, continuent d’être financées par L’État au titre de la liberté de culte). Et plus de 30 000 édifices religieux, églises en grande majorité puis temples et synagogues, ont été mis gratuitement à la disposition des cultes qui organisent et financent leurs activités de façon autonome lorsque ceux-ci ne sont pas la propriété de l'État (principalement les cathédrales au nombre de 87 en métropole) ou des communes comme la Ville de Paris qui est propriétaire de quelques 97 édifices cultuels, soit 85 églises, 9 temples protestants et 3 synagogues, dont elle doit assurer l'entretien. Car il est nécessaire de préciser que la loi du 2 janvier 1907 concernant l’exercice public des cultes déclare que les églises paroissiales construites avant 1905 (l'église catholique refusant de constituer des associations de loi 1905) sont propriétés des communes et affectées gratuitement aux diocèses qui en reçoivent l’utilisation exclusive et perpétuelle. Tandis que les protestants et les juifs, qui ont accepté de créer des associations cultuelles, ont conservé la propriété de leurs édifices religieux d'avant la loi de 1905.


La religion et l’État s’engagent donc indépendamment et la loi de 1905 conserve aujourd’hui ses textes initiaux complétés ou modifiés par des amendements soumis par ordonnances et récemment par la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République. C’est le 4 octobre 1958 que la Constitution de la Vème République inscrit le principe de laïcité dans son article premier :

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »

Vous retrouverez la suite de cet article dans la prochaine newsletter du mois de novembre !

Nous parlerons de la laïcité appliquée dans de nombreux pays à travers le monde (oui, loin de la pensée dominante, bon nombre de pays se définissent laïque) en analysant les interprétations différentes avec la France pour mieux saisir sa portée dans la société.


En attendant, si vous souhaitez acquérir plus de connaissances sur la laïcité et plus encore sur le processus de radicalisation qui peut puiser sa source d’une emprise d’une religion interprétée, vous serez probablement intéressé par notre formation spécialisée « Laïcité et prévention de la radicalisation » que vous pouvez suivre également en ligne de manière autonome sur notre plateforme e-learning.